En souvenir du capitaine Mbaye Diagne, né au Sénégal et mort au Rwanda en héros

(Billet revisitant un post sur Facebook d’avril 2009. Here also.)

[AVERTISSEMENT : Certains liens dans ce texte renvoient à des articles ou vidéos avec des images difficiles à regarder.]

DAKAR

Rwanda 1994 – Mbaye Diagne, un héros méconnu

1er avril 2009, 14:07

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C’est un jeune capitaine sénégalais qui effectue sa première mission hors du Sénégal au Rwanda.

1993. Il arrive à Kigali pour un mandat panafricain et y reste pour la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar).

C’est un observateur non armé qui défie mandat onusien, check-points officiels et barrages improvisés pour sauver des vies, discrètement, durant le génocide, et perd la sienne le 31 mai 1994 sous un obus. « Douze jours avant la fin de sa mission », m’a précisé sa veuve, Yacine Mar Diop Diagne en 2007 à Dakar [dans un entretien pour mon employeur d’alors, l’Agence France-Presse (AFP), avec le photographe Georges Gobet, NDLR].

Pour ceux qui l’ont connu au Rwanda, c’est « l’homme dont tout le monde se souvient » (1). Dans son pays, quasiment un inconnu.

En attendant un « Hotel Rwanda » [film réalisé par Terry George, sorti en 2004, NDLR] ou un « Sometimes in April » [téléfilm réalisé par Raoul Peck, sorti en 2005, NDLR] sur lui, il y a un documentaire, « Ghosts of Rwanda (Fantômes du Rwanda) » [sorti en avril 2004], pour marquer les dix ans du génocide rwandais.

Témoignages :

– (1) « The Man Everyone Remembers », par Greg Barker, producteur de « Ghosts of Rwanda » : Frontline 1 (mis en ligne le 1er avril 2004, NDLR).

« Memories of Captain Mbaye Diagne » : Frontline 2 (mis en ligne le 1er avril 2004, NDLR).

C.S.

*****

Aujourd’hui, dix ans plus tard…

Extrait de "Murambi, le livre des ossements", de Boubacar Boris Diop. (Photo : Coumba Sylla)
Extrait de « Murambi, le livre des ossements », de Boubacar Boris Diop. (Photo : Coumba Sylla)

« C’était le temps où le temps, ivre de haine, titubait à reculons. La mort précédait la vie. Et, plus tard, Murambi. »

(Boubacar Boris Diop, « Murambi, le livre des ossements »)

Mbaye Diagne est né le 18 mars 1958 à Coki, dans la région de Louga (nord-ouest du Sénégal), selon une archive du Journal officiel du Sénégal. De même source, le 1er juin 2005, il a été nommé chevalier dans l’Ordre national du Lion à titre posthume par Abdoulaye Wade, alors président du Sénégal. Selon la présidence sénégalaise, l’Ordre national du Lion est, avec l’Ordre du Mérite, un des deux ordres nationaux du Sénégal ; il est « attribué avec parcimonie » et « récompense les services éminents » rendus.

La première fois que j’ai entendu parler du capitaine Mbaye Diagne, c’est par le militaire sénégalais Antoine Wardini : je travaillais alors pour l’AFP à Dakar et Antoine Wardini, un colonel, était chef de la Direction de l’information et des relations publiques des armées (Dirpa) du Sénégal. Donc, le porte-parole de l’armée sénégalaise.

Quand, en 2006, j’ai accepté de contribuer à actualiser un guide touristique sur le Sénégal [épreuves envoyées en 2007, l’ouvrage publié comptant pour la saison 2008-2009], c’était pour moi l’occasion de parler de lui. J’ai sollicité le colonel Wardini – entre-temps nommé commandant de la Zone militaire numéro 1 (région de Dakar) – qui m’a, avec la même affabilité, transmis le texte original.

(Photo : Coumba Sylla)
(Photo : Coumba Sylla)

Je réitère ici à Antoine Wardini mes remerciements pour cela, mais également sa grande courtoisie et sa disponibilité permanente durant tous nos échanges depuis notre premier contact. Remerciements que j’étends à un autre précédent chef de la Dirpa, le colonel Ousmane Sar qui, en 2007, a été d’une grande aide pour la réalisation de la dépêche sur Mbaye Diagne pour l’AFP.

« Couvrir un génocide »

Depuis 2006, il y a eu de l’évolution, pour la « visibilité » – ou la médiatisation – de ce qu’a fait au Rwanda le capitaine Mbaye Diagne, fauché à l’âge de 36 ans, de l’homme qu’il a été.

Plusieurs articles de presse et des manifestations lui ont été consacrés, dans son pays comme à l’étranger.

Le 8 avril 2014, l’AFP a diffusé sur son blog, Making-Of, un témoignage de sa journaliste Annie Thomas sur le génocide des Tutsis, « Couvrir un génocide ». Le texte est bouleversant et, par moment, aussi insoutenable que les images qui l’illustrent. Son auteure rappelle le souvenir de Mbaye Diagne, un des deux Casques bleus qui étaient dans l’Hôtel des Mille Collines où elle avait choisi de rester – ayant décliné la dernière opportunité qui lui a été offerte d’être évacuée en même temps que les ressortissants européens…

« Tant qu’ils [les deux Casques bleus] sont là, je m’installe près de leurs chambres, au rez-de-chaussée, à l’abri des balles, je laisse ma porte ouverte, s’ils décrochent je décroche. S’ils pensent qu’il faut bouger, je bouge, mais là, tout de suite, je reste.

Armé seulement de son courage et de son bagout, Mbaye Diagne a sauvé des dizaines de personnes, dont les enfants du Premier ministre assassiné [Mme Agathe Uwilingiyimana]. Il sera tué par un éclat d’obus le 31 mai [1994], au désespoir des réfugiés de l’hôtel dont il était le héros. Et du mien. »

Annie Thomas est une excellente journaliste, comme pourront le constater ceux qui la liraient pour la première fois par ce témoignage. Elle a été ma cheffe – c’est elle qui m’a recrutée à l’AFP -, elle est l’une des plus belles rencontres de ma vie professionnelle et de ma vie tout court, devenue une amie, une vraie. Merci pour tout, Annie.

Une médaille au nom du capitaine Courage

En mai 2014, l’Organisation des Nations unies (ONU) a créé une « médaille capitaine Mbaye Diagne pour acte de courage exceptionnel ».

Une du quotidien sénégalais Le Soleil du 9 mai 2014. (Photo : Coumba Sylla)
Une du quotidien sénégalais Le Soleil du 9 mai 2014. (Photo : Coumba Sylla)

« Cette médaille est destinée à honorer les militaires, et les membres de la Police et du personnel civil des Nations unies et du personnel associé qui ont bravé des dangers extrêmes en s’acquittant de leur mission ou de leurs fonctions », est-il expliqué dans un document du Conseil de sécurité à l’intention de la presse daté du 8 mai 2014. Le capitaine Diagne, « marié et père de deux enfants, est entré dans l’armée sénégalaise en 1983, avant d’être promu au grade de capitaine en 1991 », est-il précisé.

Ce document contient le texte du projet de résolution ayant institué la médaille,  présenté, selon la même source, par le représentant de la Jordanie. Dans sa résolution, le Conseil de sécurité note « avec une profonde reconnaissance l’action du capitaine Mbaye Diagne » de la Minuar, « qui a sauvé, sans arme et face à un danger extrême, la vie de centaines, voire d’un millier, de Rwandais lors du génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda et au cours duquel des Hutus et d’autres encore ont également été tués ».

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Un être remarquable ayant « agi en homme ordinaire »

L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, dont la longue bibliographie comprend le beau, ciselé et glaçant « Murambi, le livre des ossements » (né grâce au projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire »), lui a consacré un ouvrage : « Capitaine Mbaye Diagne » (Editions Philippe Rey, collection Documents), publié en 2014. Je n’ai pas réussi à me le procurer, ni en version papier, ni en version électronique. Sur le site du réseau LesLibraires.fr, il est marqué comme « épuisé, non publié ou non commercialisé ». J’espère qu’il sera ré-édité, et largement disponible au Sénégal, au Rwanda, en Afrique, partout.

Dans la présentation de l’ouvrage consultable sur le même site, l’auteur explique notamment pourquoi il l’a écrit. « L’histoire du capitaine Diagne est mal connue et je ressens vivement aujourd’hui l’envie de rendre hommage à cet être qui me semble d’autant plus remarquable qu’il a agi en homme ordinaire, sans blabla théorique ni pompeux discours moral. Si j’ai d’ailleurs choisi d’intituler ce récit biographique – à peine romancé et d’une écriture directe et dépouillée – +Capitaine Mbaye Diagne+, c’est pour que son nom résonne avec force dans la mémoire collective », affirme Boubacar Boris Diop.

Le 27 mai 2016, l’ONU et l’Association du Capitaine Mbaye Diagne pour la Culture de la Paix – Nekkinu Jàmm – que dirige sa veuve Yacine Mar Diop Diagne – ont rendu hommage à Mbaye Diagne à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus. Une manifestation marquée par la projection d’un épisode de l’émission « Etoiles noires » (réalisée par Djeydi Djigo) consacré au soldat sénégalais, « Etoiles noires : le capitaine Mbaye Diagne ».

Continuer de se rappeler et de témoigner…

On pourrait continuer longtemps la liste, et il y en aurait encore plus à signaler depuis le début, le dimanche 7 avril 2019, de la commémoration du génocide des Tutsis il y a 25 ans.

Ceux qui le veulent peuvent continuer la liste, pour la postérité, contre l’oubli. Et rappeler, chaque année, la mémoire de Mbaye Diagne, enterré à Touba, ville sainte du mouridisme à environ 190 km à l’est de Dakar. Celle de Diagne, celles de tous ceux qui, comme lui, nous rappellent que nous sommes d’abord des humains, avant d’être d’une ethnie, d’une caste, d’une nationalité, d’une « couleur », d’un âge, d’un sexe, d’une religion.

Extrait de "Murambi, le livre des ossements", de Boubacar Boris Diop. (Photo : Coumba Sylla)
Extrait de « Murambi, le livre des ossements », de Boubacar Boris Diop. (Photo : Coumba Sylla)

– C’est bien de se rappeler certaines choses. Cela aide parfois à trouver son chemin dans la vie.

– C’est-à-dire ?

– On sait quelles épreuves il a fallu surmonter pour mériter de vivre. On sait d’où on vient.

(dans « Murambi, le livre des ossements », de Boubacar Boris Diop)

"Murambi, le livre des ossements", de Boubacar Boris Diop. (Photo : Coumba Sylla)
« Murambi, le livre des ossements », de Boubacar Boris Diop. (Photo : Coumba Sylla)

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Coumba Sylla

 

 

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