Des mille et des cents

DAKAR – Une de mes cousines qui sait dénicher les vidéos les plus drôles, les plus ébouriffantes possibles (ébouriffantes, même pour les chauves qui, c’est bien connu, sont généralement d’anciens chevelus !) a attiré mon attention sur un sujet d’une télévision guinéenne, Gangan RTV, diffusé sur les réseaux sociaux et sites de partage d’images. (Merci, Assa !)

Ce film d’1 minute 35 secondes a été posté sur la page Facebook de Gangan RTV le mercredi 6 décembre 2017. Il relate le passage devant l’Assemblée nationale, le lundi 4 décembre 2017, d’un ministre guinéen pour défendre les ressources de son département, celui de l’Education, lors de l’examen du projet de budget de l’Etat guinéen pour 2018.

Comme on n’est jamais à l’abri d’une mécompréhension, voici mes notes, pour comparer avec les vôtres quand vous aurez pris le temps de regarder la vidéo.

« 1 million 133 milliards… »

(Les montants évoqués sont en franc guinéen [GNF], la monnaie locale. 500 FCFA = environ 8.000 GNF et 1 euro = environ 10.500 GNF, taux de change au 8 décembre 2017 vers 16H00 GMT.)

Donc :

« Le présent budget qui vous est soumis s’élève à 1.000…

… à 1.133…

… C’est un enseignant qui parle hein, ‘je ne suis pas beaucoup affronté aux montants’… »

(Comment ça, « c’est un enseignant qui parle hein » ?! Et les profs de mathématiques et d’économie, pour ne citer qu’eux, ce sont des fantômes d’enseignants qui font peace and love avec les chiffres et les nombres ?)

« … à 1.133…

… à 1 million 133 milliards 900 mille 545 mille. »

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(Photo : Coumba Sylla)

Et aussi :

« 1.000 milliards 476…

… 1.400…

… 1.476 milliards 729 millions 872 millions (…). »

(Cela ne semble pas avoir dépité certains. Vous avez entendu les applaudissements ?)

KKstrophique ou stratégique ?

Je me demande si cette « prestation » en plénière – que des esprits facétieux pourraient qualifier de KKstrophique (K.K. étant son surnom d’après une partie de ses initiales, comme indiqué dans la vidéo) – ne met pas en lumière quelque chose de plus grand qu’au premier abord : une sorte de stratégie pour inverser la courbe des riches (sans toucher à nul embonpoint).

Mais oui ! Réfléchissez : si les cents deviennent des mille et que les mille restent des mille (comme dans « 900 mille 545 mille »), il y a plus de riches et moins de jaloux. Mais oui ! Celui qui a « 900 mille 545 mille » et celui qui a « 545 mille », ils ont tous des milliers de francs (peu importe que l’un ait des « mille » à six chiffres, et l’autre des « mille » à trois chiffres). Ce qui divise le nombre de mécontents et multiplie le nombre d’heureux. (On prétend que l’argent ne fait pas le bonheur, mais à l’ère de la vie chère-là, comment peut-on faire bouillir la marmite sans traîner de casseroles et en trimant pour gagner trois francs guinéens et six francs CFA ?)

Mieux encore : en mettant les milliards à la place des millions, qu’est-ce qu’on obtient ? Des milliardaires. Mais oui ! Mieux encore fois deux : en mettant les millions à la place des milliards, qu’est-ce qu’on obtient ? Beaucoup de milliardaires avant d’arriver aux millionnaires. Donc, plus de milliardaires que de millionnaires. Mais oui !

Tout tournebouler

Et qui viendra (ou combien oseront venir) se plaindre, geindre, protester, manifester parce qu’il y a plus de riches que de pauvres, à votre avis ? Depuis le temps qu’on lutte contre la pauvreté (avec quels résultats !) et personne n’avait pensé à ça !

Là est le génie : tout tournebouler pour détraquer le schmilblick, en espérant le faire bouger (en avant ou en arrière, ça dépend des « tournebouleurs » et du schmilblick…).

Il me semble d’ailleurs que dans le secteur de l’Education, dans certains pays, on est déjà à l’oeuvre. Si ça continue, le mammouth attaqué mais toujours barrissant n’aura plus la force de se cabrer comme un bronco et ce sera alors l’occasion de le mener à l’abattoir. Pour finir de le dégraisser, comme dit l’autre, ou pire si affinités.

Ne suivez pas mon regard (je suis myope et je ne peux pas regarder dans plusieurs directions en même temps). Mais enfin, puisque que le point de départ de cette histoire est en Guinée, voici quelques chiffres sur le pays.

Des hommes et des chiffres

  • D’après les résultats du dernier recensement général de la population et de l’habitat (RGPH, effectué en 2014) : plus de 10,5 millions d’habitants. Projections 2017 à plus de 11,7 millions d’habitants. (Source : Institut National de la Statistique [INS] de Guinée)

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« Faibles performances » à tous les étages

 

  • « Etat du système éducatif. La population guinéenne est caractérisée par un faible niveau d’instruction. Environ 32 % des personnes âgées de 15 ans et plus sont alphabétisées, contre 68 % de personnes non alphabétisées (RGPH 2014). En plus de la survenue de la maladie à virus Ebola qui a fait chuter les indicateurs de scolarisation, le système éducatif est confronté à des problèmes structurels qui accentuent son incapacité à améliorer la qualité de l’offre et son attractivité. Au nombre de ces contraintes, il y a lieu de mentionner : la faiblesse du financement, l’insuffisance en qualité et en quantité de l’offre, le vieillissement du corps professoral et l’absence de relève, l’inadéquation entre la formation et les exigences du marché du travail. » (Source : PNDES 2016-2020, Guinée)

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  • « Au-delà de l’éducation primaire, (ce sont) tous les ordres d’enseignement qui ont enregistré de faibles performances au cours de la période 2011-2015. » (Source : PNDES 2016-2020, Guinée)

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« Il doit y avoir du coulage »

Des chiffres sur le secteur de l’Education, il y en a à boire et à manger pour le monde entier : ici, par exemple.

Cela vous attriste-t-il ? (Cela m’afflige, moi.)

Allons, allons… L’heure est grave, certes, mais il y a de l’espoir, comme dit Henri Roorda, ou Balthasar à l’occasion, professeur de maths ayant un temps envisagé d’être « professeur d’optimisme ». (C’était « A prendre ou à laisser », il a laissé. Mais je m’égare.) Henri Roorda qui a drôlement réfléchi sur l’école, le pédagogue, les enfants, les petits, les grands, le parapluie, le rire, l’infini, les saisons et des tas d’autres choses.

« N’oublions pas que notre race [d’humains] est composée de roseaux pensants. Les ressources intellectuelles de l’humanité ne sont pas aussi maigres qu’on pourrait le croire. J’en suis convaincu : si, dans tous les pays, le rendement des cerveaux paraît si faible, c’est que les richesses spirituelles de la Nation sont mal administrées. On n’utilise pas tout. Il doit y avoir du coulage. »

(Henri Roorda, Le roseau pensotant, 1923, Editions Les Bourlapapey / Bibliothèque Numérique Romande – BNR)

A la prochaine !

Coumba Sylla

A toutes fins utiles :  Le roseau pensotant est disponible en téléchargement sur le site de la BNR :

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