Lectures du vendredi 20 juillet 2018

  • « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello, 1921 (domaine public), version numérique éditée par Bibebook.

Ce livre est téléchargeable sur Bibebook en ePUB et sur Ebooks libres et gratuits  en PDF (entre autres formats).

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(Photo : Coumba Sylla)

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[J’espère qu’il y aura une nouvelle réédition parce que celle de 2016 a manqué de soin, avec des fautes et erreurs de ponctuation pour ne citer qu’elles. Si quelqu’un peut faire passer le message à l’éditeur…]

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(Photo : Coumba Sylla)

(*) Dans le livre, il est écrit dara (mot féminin) mais dans ce billet, j’adopte l’orthographe daara (mot masculin en général) qui est la plus communément utilisée par les puristes du wolof, une des langues parlées au Sénégal.

« Daara » signifie « école » mais il fait surtout « référence à une maison, ou une école, où se déroule la formation du talibé« , selon le sociologue Papa Oumar Ndiaye qui a étudié la question dans un article publié en 2015. Et les talibés, de même source, ce « sont des élèves en formation apprenant l’arabe et le Coran, sous la tutelle d’un maître appelé (…) seriñ [« serigne »] daara« .

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(Photo : Coumba Sylla)

De cet ouvrage, a été tiré un film, « Njangaan », réalisé par  Mahama Johnson Traoré, cinéaste sénégalais décédé en mars 2010 à Paris.

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(Photo : Coumba Sylla)

Bande-annonce du film (version originale en wolof sous-titrée en français).

 

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EXTRAITS

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(Photo : Coumba Sylla)

Piètres pièces

– Je vous demande pardon, mais est-ce qu’il va vraiment falloir que je me coiffe d’un bonnet de cuisinier ?
– Bien sûr ! Puisque c’est écrit là !
– Mais, permettez, c’est ridicule !
– « Ridicule ! Ridicule ! » Que voulez-vous que j’y fasse si, de France, il ne nous arrive plus une seule bonne pièce et si nous en sommes réduits à monter des pièces de Pirandello – rudement calé celui qui y comprend quelque chose ! – et qui sont fabriquées tout exprès pour que ni les acteurs, ni les critiques, ni le public n’en soient jamais contents ?

(Luigi Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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Naissance inachevée pour le monde de l’art

– Vous pouvez me croire, monsieur, nous sommes vraiment six personnages des plus intéressants ! Encore que perdus.
– Oui, perdus, c’est le mot ! (…) Perdus, voyez-vous, en ce sens que l’auteur, qui nous a créés vivants, n’a pas voulu ensuite ou n’a pas pu matériellement nous mettre au monde de l’art. Et ç’a été un vrai crime, monsieur, parce que lorsque quelqu’un a la chance d’être né personnage vivant, ce quelqu’un peut se moquer même de la mort. Il ne mourra jamais ! L’homme, l’écrivain, instrument de sa création, mourra, mais sa créature ne mourra jamais ! Et pour vivre éternellement, elle n’a même pas besoin de dons extraordinaires ou d’accomplir des miracles.

(Luigi Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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Veuve d’un autre homme que son mari

– Une chaise, je vous en prie, une chaise pour cette pauvre veuve ! (…)
– Moi, je ne comprends plus ni où on en est ni de quoi il s’agit ! (…) Madame est votre femme ?
– Oui, monsieur, c’est ma femme !
– Mais alors comment se fait-il qu’elle soit veuve, puisque vous êtes vivant ?
(Rires.)
– Ne riez pas ! Je vous en prie, ne riez pas ainsi ! C’est précisément là son drame, monsieur. Elle a eu un autre homme dans sa vie.

(Luigi Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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« On croit se comprendre »…

« Mais puisque le mal est là tout entier ! Dans les mots ! Nous avons tous en nous un monde de choses ; chacun d’entre nous un monde de choses qui lui est propre ! Et comment pouvons-nous nous comprendre, monsieur, si je donne aux mots que je prononce le sens et la valeur de ces choses telles qu’elles sont en moi ; alors que celui qui les écoute les prend inévitablement dans le sens et avec la valeur qu’ils ont pour lui, le sens et la valeur de ce monde qu’il a en lui ? On croit se comprendre ; on ne se comprend jamais ! »

(Luigi Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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De la littérature, pas du théâtre ?

– Mais tout cela, c’est du roman !
– Mais oui, de la littérature ! De la littérature !
– Qu’est-ce que tu racontes avec ta littérature ! C’est de la vie, monsieur ! De la passion !
– Possible ! Mais ce n’est pas du théâtre !

(Luigi Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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Un homme peut n’être personne

– Et je vous demande de nouveau sérieusement : qui êtes-vous ?
– Oh, mais vous savez qu’il faut un fameux toupet ! Quelqu’un qui se fait passer pour un personnage, venir me demander à moi qui je suis !
– Un personnage, monsieur, peut toujours demander à un homme qui il est. Parce qu’un personnage a vraiment une vie à lui, marquée de caractères qui lui sont propres et à cause desquels il est toujours +quelqu’un+. Alors qu’un homme – je ne parle pas de vous à présent -, un homme pris comme ça, en général, peut n’être +personne+.

(Luigi Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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(Photo : Coumba Sylla)

Elle a été « éduquée à subir son mari »

« Fatim, éduquée à subir son mari, ne se reconnaissait aucun droit à la réplique. Elle n’avait plus comme argumentation que les larmes qui commençaient à parler sous ses paupières. »

(Chérif Adramé Seck, « Njangaan »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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« Et je te dirai ce que j’ai vu », maman

– Et quand est-ce que je vais partir ?
– Après-demain, selon ton père. Demain, il ira au grand village t’acheter des habits et après-demain, dès le chant du coq, tu t’en iras.
– Et je prendrai l’auto ?
– Oui, bien sûr, tu prendras l’auto ! Mais tu ne reviendras que quand tu seras grand, Njangaan.
– Mais pour mon retour, je reprendrai encore l’auto ! Et je te dirai ce que j’ai vu !

(Chérif Adramé Seck, « Njangaan »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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« Non, il ne te frappera pas »…

– Qui c’est, Seriñ Moussa ?
– C’est le marabout qui doit t’apprendre à lire le Coran.
– Il me frappera quand j’irai chercher des oiseaux ?
– Non, il ne te frappera pas, pourvu que tu apprennes ton texte plus vite que tes camarades. Ainsi, tu auras le temps de faire la chasse aux oiseaux.

(Chérif Adramé Seck, « Njangaan »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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Tout pour le fils du marabout

« Njangaan, à son réveil, eut un tressaillement. Devant l’évidence de l’absence de son père, un sentiment de peur l’envahit. Puis cette peur se mua en révolte quand l’enfant se rendit compte que ses beaux habits neufs avaient disparu en même temps que son père, ravis par le marabout au profit d’un de ses fils choyés de l’âge de Njangaan. »

(Chérif Adramé Seck, « Njangaan »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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Maître tortionnaire

« Njangaan hurla mais le fouet du maître s’abattit sur son crâne rasé. L’enfant alors obéit en frémissant…
Depuis un an déjà, Njangaan était à la daara. L’irréductible fouet du maître avait tari ses larmes et ses caprices. Comme ses camarades, il avait parcouru les rues du village voisin, quêtant l’aumône de maison en maison. Il avait été battu plusieurs fois par ses plus grands condisciples et, plusieurs fois, leur avait donné sa pitance pour recommencer à quémander.
Désormais, seule la résignation était son lot. »

(Chérif Adramé Seck, « Njangaan »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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Encore et encore des tortures

– Il a bon esprit, mais il est trop saay-saay [espiègle, voyou] par moments.
Ca se voit qu’il est saay-saay, mon espiègle de fils ! Il a déjà abîmé tous les habits que je lui avais achetés.
Non, ce n’est pas moi, père. C’est le fils du marabout. Depuis ton départ, on me les a ravis pour les lui remettre. Depuis lors, c’est lui qui les a portés. C’est ce matin seulement qu’on me les a rendus.

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(Photo : Coumba Sylla)
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(Photo : Coumba Sylla)

« Serigne Moussa fit venir Njangaan, le battit si violemment en lui reprochant d’avoir révélé la vérité à son père, que l’enfant ne pût plus se tenir sur ses jambes. On le garda d’ailleurs ligoté toute la matinée durant, sous l’accablante chaleur du soleil. »

(Chérif Adramé Seck, « Njangaan »)

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(Photo : Coumba Sylla)

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(Photo: Coumba Sylla)

Coumba Sylla

A toutes fins utiles…

« La candeur par le menu » par Elgas, chronique « Encrages », journal sénégalais Le Quotidien, 7 mars 2018.

Ibrahim, 7 ans, orphelin de père, talibé, à propos de son « maître » coranique : « Il m’apprend le Coran, il dit que je ne comprends pas vite, mais il m’aime, même quand il me frappe, il me frappe moins que les autres. »

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(Photo : Coumba Sylla)

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 Plusieurs affaires de violences contre des enfants confiés à des maîtres coraniques ont été documentées par Human Right Watch (HRW) et la Plateforme pour la promotion et la protection des droits humains (PPDH), regroupant plusieurs organisations non gouvernementales sénégalaises de défense des enfants, dans un texte publié en juillet 2016.
Un an plus tard, en juillet 2017, HRW a consacré un nouveau rapport à la question des enfants forcés à mendier au Sénégal.) Rapport complet en français téléchargeable ici, version anglaise ici.)

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 « La lutte difficile du Sénégal pour retirer les enfants talibés des rues » par Radio France Internationale (RFI), 3 janvier 2017.

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 « Penser les enfants des rues », par Aminata Libain Mbengue, psychologue clinicienne sénégalaise, via Leral.net, 5 juillet 2016.

« Les enfants de la rue recouvrent plusieurs situations et les professionnels les distinguent en fonction de leur temps de présence dans la rue et des causes qui expliquent celles-ci. Selon une étude réalisée en 2012 par des chercheurs sénégalais, près de 95 % des enfants sont dans la rue pour cause de maltraitance et contrairement à une idée répandue, les enfants qui viennent de la sous-région [Afrique de l’Ouest, NDLR] représentent un faible pourcentage des enfants des rues. »

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 « Aumône et mendicité : un autre regard sur la question des talibé au Sénégal » par Papa Oumar Ndiaye, Revue Les Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, mai 2015.

Résumé :

« L’insuccès renouvelé des politiques gouvernementales du Sénégal pour lutter contre la mendicité des enfants talibé amène à se demander pourquoi, en dépit des efforts menés par le gouvernement et soutenus par la société civile et les agences internationales, la situation ne parvient pas à évoluer  ? Ce travail tente de répondre en proposant une hypothèse qui fournit des clefs originales de compréhension de ce phénomène. Il montre, à partir d’une étude menée dans une zone de la banlieue dakaroise, que la mendicité des talibé remplit, en réalité, une réelle fonction sociale, en permettant aux donateurs de s’acquitter du devoir d’aumône, devoir d’autant plus important que la vie citadine laisse moins de temps au rite musulman. Cette remarque apporte un complément de connaissance important dans le débat actuel sur cette question des talibé, qui reste orienté par une approche strictement juridique, visant la protection des enfants et limitant son analyse aux seuls acteurs que sont les parents/maîtres coraniques/enfants, sans tenir compte de la population et sans prendre en compte ce contexte du +marché+ de l’aumône. »

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[Puisque la musique peut souvent mieux porter les paroles que l’écrit, finissons donc en musique….]

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Keyti (Cheikh Sène), « Nguir gune doon gune » (en wolof sous-titré en anglais).

Chanson enregistrée dans le cadre d’une campagne de sensibilisation sur les conditions des enfants jetés à la rue, forcés notamment à mendier.

C.S.

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