Poissonneries

DAKAR –

« Tous les personnages et les évènements de ces errances, même ceux basés sur des faits réels, sont totalement fictifs. »

(Avertissement (presque entièrement) inspiré de la mise en garde en prélude à la diffusion de chaque épisode de South Park.)

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(Photo : Coumba Sylla)

– Tu sais comment ça s’appelle, ça ?

– Bah, des poissons. Pourquoi ?

– Mais c’est quoi, comme poissons ?

– C’est bizarre, on dirait des serpents…

– Je dirais plutôt des anguilles.

– Le brochet, ce n’est pas comme ça ?

– On n’a qu’à voir sur Google.

(Moteur de recherche. Cinq minutes plus tard…)

– Hum, hum, on dirait plutôt un cousin du barracuda, non ?

(Re-moteur de recherche. Cinq nouvelles minutes plus tard…)

– Ah, non, ce sont des poissons-trompettes !

Nous sommes dans une salle de rédaction, regardant défiler sur un écran d’ordinateur des photos de poissons ramenées d’un reportage par un collègue. C’est ainsi que, taratata ! (entendez l’onomatopée, pas l’émission), je découvre le « poisson-trompette ».

– Vous ne connaissiez pas le poisson-trompette ?!

– Non. Je suis malienne, je ne suis pas tenue de connaître toutes les espèces de poissons marins. Et puis, c’est vaste, la Poissonnie !

 

« Curieux poissons »

Je découvre donc le poisson-trompette et ça réveille ma faim d’en savoir plus. Je tombe sur ce document, « Les poissons de mer de l’Ouest africain », publié par l’Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer (ORSTOM, qui est devenu l’Institut de Recherche pour le Développement, IRD).

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(B. Seret et P. Opic, « Poissons de mer de l’Ouest africain », ORSTOM, 1990.)

Même au format électronique, le livre, signé par Bernard Seret (texte) et Pierre Opic (dessin), est épais comme un sandwich double de steak de poisson (d’autres disent fish burger). Il date de 1990. Pas récent, certes (c’est dans les vieilles marmites qu’on fait ce que vous savez), mais fort intéressant.

Extrait : « Poissons-trompettes

Curieux poissons au corps très allongé et déprimé, au museau tubiforme et terminé par une petite bouche garnie de fines dents. (…)

Ce sont des poissons littoraux des mers tropicales et surtout des récifs coralliens, auxquels d’ailleurs ils sont très bien adaptés : leur long museau fonctionnant comme une pipette, ils sont capables de prélever petits crustacés et poissons entre les branches des coraux. Ils sont appelés poissons-trompettes car la forme de leur museau rappelle celle d’une trompette et aussi parce qu’ils produisent des petits couinements semblables à ceux émis par cet instrument.

Sur les côtes occidentales d’Afrique, il existe 2 espèces : ‘Fistularia tabacaria’ et ‘Fistularia petimba’, la première étant plus communément observée. »

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(B. Seret et P. Opic, « Poissons de mer de l’Ouest africain », ORSTOM, 1990.)

 

« Mbimbam »

Je reste encore sur ma faim, qui en profite pour se mettre sur son 31 comme pour un bal de fin d’année. Poursuite de lectures.

J’apprends que si l’individu poisson-trompette est une Fistularia, sa famille est celle des Fistulariidae (comme je n’ai pas fait mes humanités, cela ne me saute pas à l’esprit. Et d’ailleurs, ce n’est pas précisé si ce poisson qui trompettise est également sauteur en longueur, en hauteur, à la perche ou à l’esprit).

J’apprends également qu’en wolof, on appelle les poissons-trompettes karawaassu gedj ou mbimbam. En bambara, je ne sais pas trop…

[Clignotant digression. C’est normal qu’il n’y ait pas de poisson marin dans les eaux du Mali. A moins de tirer la mer jusqu’à ce pays ou d’étirer ses frontières jusqu’à l’océan Atlantique ou l’océan Indien. Mais vous savez bien que ce n’est même pas imaginable d’envisager cela. Car, comme vous, je suis au courant du principe d’intangibilité des frontières consacré par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) et confirmé par l’Union africaine (UA), dans son acte constitutif, article 4, b. Cela étant une autre histoire, retournons donc à nos poissons.]

… cependant, il semble y avoir à Bamako un nom générique pour plein de poissons de mer, j’entends certain(e)s de mes compatriotes dire : Senegali jɛgɛ [qui se prononce djèguè], le poisson du Sénégal, individu de la famille Senegali jɛgɛw.

 

Jazzfishes enseautés

Tout cela est bien beau. Mais ma faim ne s’apaise toujours pas (ce qui arrive quand un cerveau a l’estomac dans les talons).

Comment pouvons-nous être sûrs, vraiment sûrs, sûrs à satiété, que c’est toute une smala, voire un village entier de jazzfishes (pluriel de jazzfish, comme on appelle le jazzman en Poissonnie) qui débordent des seaux et se bousculent sur la plage sur les photos rapportées de reportage ?

Si vous êtes, comme moi, une personne ne sachant pas pêcher et ne connaissant des poissons que leur succulence une fois qu’ils sont passés à la braise ou dans la marmite, ce n’est pas avec tout ce qui précède que vous allez pouvoir identifier avec certitude ce trompettiste déprimé en forme de fil de fer avec ses petites dents derrière un tuba façon pipette et mbimbam, boum, tac !

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(Photo : Coumba Sylla)

Puisque « photo n’a pas bouche-là », elle ne parle pas (sauf si c’est un GIF, et d’ailleurs, un GIF est-il une photo ? En revanche, je suis d’accord qu’on peut bien faire parler une photo, et même lui faire dire ce qu’on veut). Impossible de lui demander si c’est le probable jazzfish ou un cousin éloigné nul en musique. Et de toute façon, elles sont mortes, la bête et ses semblables figées sur les images.

Un bon moyen serait d’aller sur le site où les photos ont été prises pour en avoir le coeur net. Il y a un hic : c’est à environ 60 kilomètres de nous. D’ailleurs, même si, par hasard, claquement de doigts, hop !, une Batmobile apparaît pour nous permettre de faire l’aller-retour avec célérité et gratuitement, rien ne garantit :

1) que nous trouverions les mêmes pêcheurs sur place (parce que ce n’est pas un voyage dans le temps, c’est un aller-retour avec célérité). Une fois revenus de la pêche et les prises débarquées, ils ont bien autre chose à faire qu’attendre sur la plage.

2) que ceux que nous trouverions sur place sauraient identifier nos poissons.

D’ailleurs, il est bien trop tard pour partir où que ce soit s’enquérir de l’identité de poissons enseautés (quand c’est dans un sachet, on dit bien ensaché, pourquoi pas enseauté quand c’est dans un seau ?).

Ah, mes paupières me préviennent qu’elles vont baisser les stores. Je vais devoir laisser tomber…

– Vous laissez tomber… le seau de poissons ? Ha, ha !

– Ha, ha aussi.

–  Oh, tout ça pour ça, finalement… C’est une perte de temps, non ?

– Pas pour moi.

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(Photo : Coumba Sylla)

 

Brochette de prestidigitateurs

Car, en furetant, j’ai appris que le poisson-zèbre n’est pas inquiétant comme peut le laisser supposer l’image de son complément de nom, que son « génome est très semblable à celui des humains » et que c’est « un nouveau pilier de la biomédecine ». J’ai appris qu’entre le chat, le chien, le lapin, le paon, la scie, le marteau, le tambour et la trompette entre autres, les poissons ont des capacités insoupçonnées de déguisement.

– Ahan ?

– Une vraie brochette de prestidigitateurs !

– Merci. Dites, vous comptez continuer encore longtemps comme ça ? J’ai à faire.

– C’est moi qui décide pourquoi, comment et quoi.

– Quoi ?

– Quoi, « quoi » ?

– « Quoi, quoi » ? Rien, c’est toi qui as dit « Quoi » !

– J’ai pas dit : « Quoi » !

– Tu as dit : « Et quoi. » Et j’ai dit : « Quoi ? »

– Non, j’ai dit : « Quoi, +quoi ?+ »

– Mais tu avais dit : « Quoi ».

– C’était quoi, ça ?

« Gang de requins ». Ou plutôt un extrait de la bande-annonce de ce film d’animation sorti en 2004. Vous l’avez vu ?

Rassurez-vous, j’ai presque fini. Le temps de vous rappeler que si nous pêchons les populations à nageoires (nous les surpêchons même, disent les écologistes), nous pouvons, nous aussi, tomber dans leurs filets. Ce n’est pas parce qu’un poisson n’a pas d’arête qu’il ne peut pas vous rester en travers de la gorge. Alors, prudence. Et bon appétit, pour le ceebu jën (riz au poisson) du dimanche 1er avril 2018.

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(Photo : Coumba Sylla)

A la prochaine !

Coumba Sylla

*****

A toutes fins utiles

A propos des frontières en Afrique…

– Il existe un Programme Frontière de l’Union africaine (PFUA – en anglais : African Union Border Programme, AUBP), lancé en 2007 et fondé notamment « sur la nécessité de faire face à la persistance des problèmes de délimitation et de démarcation », selon la déclaration adoptée à Addis Abeba le 7 juin 2007. Dans le même document, on peut lire : « Nous notons que, sous réserve d’un inventaire à entreprendre, on peut estimer que moins d’un quart des lignes frontalières africaines sont aujourd’hui définies ».

« Frontières africaines et mondialisation » par Catherine Coquery-Vidrovitch dans la revue Histoire@Politique, 2012/2 (n° 17). Où l’on peut notamment lire :

« La frontière n’a quasiment jamais rien de +naturel+ malgré cette notion de justification militaire qui fut si souvent utilisée dans le domaine géographique. Un fleuve est-il une barrière ? Plus souvent, il est un lieu d’attraction, de passage et d’échange : tel fut par exemple le cas du fleuve Niger et il le demeure. Une montagne peut être franchie par des cols ; un tracé géométrique ou astronomique – parallèles et méridiens – est une construction de l’esprit. Or, sur le continent africain, 75 % des frontières sont de ce type, le reste, à peu près 25 % seulement, relève de frontières dites +géographiques+ : rivière, lac, chaîne de montagne, talweg, interfluve. »

« De par les Nations unies, la frontière est devenue aujourd’hui universellement définie par la souveraineté de l’Etat, quel qu’il soit, c’est donc un concept pleinement politique. La frontière n’est jamais définie une fois pour toutes car elle exprime un rapport de force. Celui-ci peut finir par être admis par tous au terme de son histoire, au moment où la coïncidence s’opère entre frontière juridique et frontière nationale, c’est-à-dire au moment où la reconnaissance de la frontière est capable de faire taire, plus ou moins définitivement, la revendication des minorités – ethniques, religieuses, linguistiques – qui, elles, perdurent ou, mieux, ré-émergent, comme on le constate aujourd’hui un peu partout dans le monde. Car l’Etat +un+, mono-géographique, mono-culturel et mono-religieux, est une vue non seulement idéale mais aussi, probablement, erronée, sauf dans le cas relativement rare de petites îles. »

« Frontières africaines, un puzzle de 54 pièces » par Georges Dougueli, Jeune Afrique, 19 mai 2014.

C.S.

 

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