« Félicité », un « magnifique poème » méritant un Oscar pour Souleymane Bachir Diagne

DAKAR – Le colloque organisé dans la capitale sénégalaise (20-22 décembre 2017) en hommage à Souleymane Bachir Diagne a pris fin avec une déclaration de remerciement du philosophe. Il a parlé de sa « dette infinie » envers ses aînés et anciens étudiants, de sa joie d’avoir été « au milieu d’amis » et non « au centre de l’attention » durant cette conférence. Il a aussi évoqué le « magnifique poème » qu’est à ses yeux le film « Félicité » d’Alain Gomis, auquel il souhaite un grand succès dans la pré-course puis la course pour l’Oscar du meilleur film étranger à décerner en 2018. Voici de larges extraits de ce discours.

(N.B. : Intertitres ajoutés après transcription.)

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Déclaration de Souleymane Bachir Diagne à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD)

Vendredi 22 décembre 2017

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De gauche à droite : Hady Ba, Souleymane Bachir Diagne et Lewis Gordon le 22 décembre 2017 à Dakar. (Photo : Coumba Sylla)

« C’est moi qui me sens redevable [envers les organisateurs du colloque et les conférenciers]. J’ai véritablement le poids d’une dette infinie. (…)

Ma dette est infinie parce que j’ai appris énormément de choses des aînés que j’ai trouvés dans cette université. On n’apprend pas seulement dans des conditions de la classe. Mon oncle Pathé [Diagne] aime citer un auteur qu’il adore, LeRoi Jones [devenu ensuite Amiri Baraka, écrivain et musicien américain, NDLR]. Et LeRoi Jones disait : ‘On peut apprendre Dieu sait quoi chez Dieu sait qui’.

Cela veut dire que les conditions de l’apprentissage n’existent pas seulement dans une salle de classe. Ces conditions existent dans les couloirs. Et s’il y a un trait de caractère chez moi dont je remercie mes parents de me l’avoir inculqué, c’est la capacité de vivre avec mes aînés.

Les aînés peuvent avoir peur des cadets parce que les cadets peuvent se manifester comme malpolis. Les aînés ont toujours peur que d’une certaine manière on leur manifeste une forme d(‘impolitesse). Je suis heureux de ne l’avoir pas fait et d’avoir donc pu bénéficier de l’amitié et de l’affection des aînés. A l’université de Dakar, j’ai surtout fréquenté mes aînés. (…) Et c’est dans ces conditions-là qu’on apprend énormément de choses d’eux, les choses les plus importantes pour le reste de sa vie comme les choses qui semblent à peu près insignifiantes. (…)

« Je n’étais personne »

Pouvoir apprendre de ses aînés, c’est la meilleure chose qui puisse arriver à quelqu’un. Et si j’ai un conseil à donner à nos jeunes étudiants : mettez-vous toujours dans la disposition qui fait que les aînés s’ouvrent à vous et vous enseignent ce que vous avez besoin d’apprendre. (…)

Paulin [Houtondji] a raconté les conditions dans lesquelles il m’a fait rencontrer ceux qui allaient être mes collègues ici, à Düsseldorf, en Allemagne. (…) Ce qu’il n’a pas dit, c’est que pour me faire inviter, il avait tellement insisté que l’organisateur croyait que j’étais un grand professeur. Paulin leur disait : ‘Il faut absolument inviter Souleymane Bachir Diagne !’ Et avec son insistance, les Allemands avaient pensé que j’étais un grand professeur qui avait échappé à leur attention.

Je n’étais personne, j’étais juste à ce moment-là un jeune normalien agrégé sachant écrire et qui n’avait que des promesses à offrir. J’avais juste donné la conférence que Françoise [Blum, historienne et son amie de longue date, NDLR] rappelait hier [jeudi 21 décembre 2017], ‘Les larmes d’Héraclite’ , c’était tout. Du coup, quand je suis arrivé, on avait mis à la place où je devais m’asseoir : ‘Herr Professor Doktor Souleymane Bachir Diagne’. Vous savez comme les Allemands et les Italiens aiment les grands titres… Et quand je suis arrivé et qu’ils se sont rendus compte que j’étais quasiment un gamin, à la pause-café, ils avaient discrètement enlevé le carton, et il n’y avait plus que ‘Doktor’. (…)

Ca, c’était Paulin. Et c’est la manière dont les aînés m’ont mis le pied à l’étrier. Alors que je n’étais personne, Paulin m’a fait assister à ma première conférence internationale. Cela m’a valu ma première publication. (…) C’est cela, aussi, notre métier [d’enseignant] : faire en sorte que les choses se transmettent. (…)

« Deux femmes essentielles dans ma vie »

Je remercie le Ciel d’avoir pu apprendre l’essentiel de ce que j’ai appris auprès de gens qui étaient également des gens de ma famille. Parlant de ma famille, je voudrais transmettre le message de deux femmes qui sont essentielles dans ma vie et qui sont celles qui constituent ce que je pourrais appeler ma force de vivre. L’une est ma mère, (…) elle m’a chargé de vous dire merci de ce que vous avez fait et elle me dit qu’elle vous adresse ses prières, pour que Dieu vous honore de la manière dont vous avez honoré son fils aîné. L’autre message est celui de ma femme, (…) elle voudrait aussi vous dire merci. (…)

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De gauche à droite : Hady Ba, Souleymane Bachir Diagne et Lewis Gordon le 22 décembre 2017 à Dakar. (Photo : Coumba Sylla)

Quand il a bien fallu que je sache que ce complot s’était tenu (…), quand je l’ai su, je dois dire que j’ai été pénétré de joie, évidemment. Puisque on ne peut pas avoir meilleure récompense quand on est enseignant que de voir que ceux à qui on a enseigné, qui sont devenus vos amis, vos collègues, qui sont eux-mêmes des philosophes confirmés, qui n’ont absolument plus besoin de vous de toute façon – si tant est qu’ils aient jamais eu besoin de vous – quand ils vous disent merci, et qu’ils le disent de cette manière-là, le sentiment de joie est absolument ineffable.

Mais j’étais également très inquiet, parce que je me disais : ‘Mais je ne sais littéralement pas où me mettre !’. C’est une phrase en français pour dire qu’on ne sait pas quoi faire de soi, mais dans le cas précis, ça signifie exactement cela : ‘Je ne sais pas où me mettre. Est-ce qu’il faut que je me cache au fond de la salle ? Est-ce qu’il faut que je sorte ? Est-ce qu’il faut que je fasse semblant d’avoir mal à la tête et de ne pas pouvoir y assister ?’

Bref, je ne savais vraiment pas où me mettre. Parce que je n’ai pas l’habitude d’être le centre de l’attention. Et j’ai découvert très rapidement que je n’étais pas au centre de l’attention, mais au milieu d’amis. Et ça, c’est une différence. Le centre se définit géométriquement de manière mécanique, alors que le milieu, c’est quelque chose de vivant et de chaleureux. Cela a été infiniment plus simple que je ne le pensais, d’être là à écouter mes amis (…). J’étais vraiment simplement au milieu d’amis et les choses se sont effectuées d’une manière chaleureuse et simple à la fois, dans une atmosphère de joie. (…)

« Vous ne vous connaissez que par l’autre »

C’est cette atmosphère de joie qui m’a rendu les choses beaucoup plus faciles. Je craignais d’être tellement emporté par l’émotion que je ne pourrais pas dire un seul mot, que je ne pourrais même pas rester dans la salle. Et puis, finalement, c’était quand même plus facile que je ne le pensais. Encore plus difficile que l’agrégation, mais quand même relativement plus facile.

Cette rencontre, je crois, a illustré une chose (…) : l’idée que l’on se connaît toujours par l’autre. On a évoqué [durant le colloque] la différence entre une tolérance qui serait simplement souffrir la présence de l’autre, et une tolérance qui serait véritablement respect de l’autre. La tolérance qui est respect de l’autre, c’est la tolérance qui vient du fait que vous savez que l’autre a quelque chose à vous apprendre, à la fois de lui et également sur vous-même. Vous ne vous connaissez que par l’autre. Vous vous connaissez, par exemple, dans le regard de ceux que vous aimez et de ceux qui vous aiment.

Platon dit une chose extrêmement juste, c’est : aimer quelqu’un, c’est pouvoir se mirer dans ses yeux, se voir dans ses yeux et si ce sont des yeux aimants, vous vous trouvez infiniment plus beau dans les yeux de l’autre. C’est une chose qui m’est arrivée parfois, qui m’est arrivée pleinement pendant ces trois jours.

Finalement, comment travaille-t-on ? Qu’est-ce que cela veut dire, produire un ensemble de textes, d’articles, de livres qui finissent par devenir ce que vous avez appelé d’un mot qui me faisait frémir : une œuvre ? Vous savez, souvent, on écrit sur commande. (…) Et donc, vous avez l’impression d’écrire de-ci, de-là, des choses relativement disparates et puis, finalement, vous vous rendez compte, quand quelqu’un d’autre vous lit, qu’il y a une cohérence qui tient au fait que vous êtes le même, vous êtes le foyer de sens pour ces textes qui vous paraissaient dispersés.

« Ceux qui vous lisent avec sympathie »

La première fois où cela m’est apparu, je la devais à mon ami Jean-Godefroy Bidima. (…) La fois où il a écrit un article me concernant, concernant mon travail, où il m’a présenté comme le philosophe de la traduction et où il a lié ensemble des choses que j’avais écrites, qui pouvaient être aussi différentes que des textes sur la logique algébrique et/ou des textes sur la religion islamique (…).

La deuxième fois où cela m’est arrivé, c’est quand Séverine Kodjo-Grandvaux m’a envoyé un texte qui était le manuscrit de sa thèse. Un texte où elle mettait en conversation mon travail, le travail de Jean-Godefroy Bidima, celui de Kwasi Wiredu (et de Henry Odera Oruka). C’était sa thèse et c’est devenu le livre qu’elle a publié dans la collection que je dirige à Présence Africaine, Philosophies africaines.

Une troisième fois, je dirais, Hady [Ba], c’est ce que tu viens de faire tout à l’heure : cette lecture de mon travail à partir de cette notion de ‘Théorie des modèles’. [Le même jour, Hady Ba avait présenté une communication intitulée : « Que reste-t-il des mathématiques chez Souleymane Bachir Diagne ? »]

Ceux qui vous lisent avec sympathie, de cette manière-là, (…) sont ceux qui vous apprennent à vous-même ce que vous pensez. Et c’est une expérience que j’ai faite pendant ces trois jours ici, de me découvrir à moi-même, ce qu’est ma propre pensée.

« Penser de langue à langue »

La parole de Goethe que j’aime le plus citer (…) est la suivante : on ne connait rien à sa langue maternelle si c’est la seule langue que l’on parle. Vous ne connaissez pas votre propre langue maternelle si vous ne pouvez jamais la mettre en relation, si vous ne pouvez jamais la comparer avec une autre langue.

Trouver que votre langue a des manières spécifiques de dire l’être, parce que vous connaissez une autre langue qui dit l’être autrement, c’est cela le véritable savoir. C’est-à-dire que le savoir consiste toujours à savoir se décentrer, et la meilleure manière de se décentrer, c’est de penser entre les langues, ou plutôt – comme j’aime mieux le dire – de penser de langue à langue.

Cette parole de Goethe que j’ai faite mienne est le viatique qui me conduit dans ce que j’essaie de faire, et c’est ce que j’ai retrouvé également dans cette rencontre. Enfin, se connaître par l’autre, c’est également voir comment ce que vous avez écrit a eu un effet dans le travail de quelqu’un d’autre avec qui vous entrez alors en conversation. (…)

Félicité, « un magnifique poème »

Vous savez que le Sénégal aujourd’hui est en course, pas seulement pour la Coupe du Monde de football, mais aussi pour les Oscars au cinéma. Nous croisons les doigts. Notre compatriote et ami et jeune frère Alain Gomis qui a fait un film magnifique, ‘Félicité’, qui est un beau poème, véritablement, est en piste pour aller aux Oscars du cinéma. C’est un peu la Coupe du Monde du cinéma. (…)

Bande-annonce de « Félicité »

 [NDLR : « Félicité » fait partie de neuf films présélectionnés – sur 92 au départ – pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère (ou Oscar du meilleur film étranger). Cinq de ces films seront retenus pour la compétition, la liste sera annoncée le mardi 23 janvier 2018. La cérémonie des Oscars se tiendra le dimanche 4 mars 2018.]

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(Capture de http://www.oscars.org)

 « Poli, avec P majuscule »

Alain [Gomis] a présenté, il y a quelques mois, quelques semaines, à New York, son film. J’y suis allé – il m’a fait l’amitié de m’envoyer deux cartons d’invitation. (…) C’était véritablement une fête.

D’abord, le film, comme je l’ai dit, est un magnifique poème. Et deuxièmement, dans la séance de questions-réponses [après la projection], parce que Alain a bien voulu se prêter à cette séance-là, il a été lui-même absolument remarquable. C’est un homme, pour ceux d’entre vous qui le connaissent, d’une extrême simplicité. On a parlé de politesse [comme une de ses qualités] – il est poli, avec P majuscule. Et en plus d’une finesse extraordinaire dans ses réponses, d’une humilité parfaite derrière l’œuvre qu’il a créée. C’était vraiment une immense fierté pour nous d’être le compatriote d’un homme de cette qualité.

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(Capture de http://felicite-lefilm.com/fr/)

Quand j’avais vu son film, je me suis dit : ‘Ce film est le plus beau poème et le plus beau morceau de philosophie que je connaisse sur la notion de traduction’. Vous savez que la notion de traduction – cela a été assez dit – est mon obsession.

Voilà que Alain est allé jusqu’au Congo [République Démocratique du Congo], il s’est totalement décentré – il est resté sur le continent africain, mais il s’est complètement décentré de son Dakar natal pour aller à Kinshasa. Et en plus, il s’est décentré dans une langue, le lingala, qu’il ne connaît pas. Il a dirigé un film dans une langue qu’il ne connaît pas, dans un pays qu’il ne connaît pas, qui ressemble évidemment à son propre pays, et dans une grande ville africaine.

Novalis en lingala

Ce décentrement qu’il a effectué, et tous les éléments de traduction qui parcourent son film, cela m’a absolument ébloui quand je l’ai vu ! Il y a en particulier dans ce film un poème de Novalis, le poète allemand Novalis, traduit en français, et du français au lingala. C’est le passage – pour ceux d’entre vous qui ont eu le bonheur de voir ce film – où quelqu’un, un homme aviné dans un bar, parle des deux côtés de la nuit. Les deux côtés de la nuit, c’est une image que l’on doit à Novalis.

Je méditais sur cela en regardant le film d’Alain, et je me disais : ‘La prochaine fois que je parle de traduction, je vais tirer toutes les leçons possibles et imaginables de ce film parce que ce film m’enseigne ce à la recherche de quoi je suis’.

Avec ces belles pensées, je rentre chez moi. Et quelques jours plus tard, Alain m’envoie un e-mail qui me dit : ‘Professeur, je ne sais pas si vous avez eu ce sentiment en regardant mon film – je suis ravi que vous soyez venu le voir. Mais j’aimerais vous dire à quel point vos travaux sur la traduction ont inspiré mon film.’ Je lui ai écrit en lui disant : ‘Vous savez, mon cher Alain, j’étais en train de me dire qu’avant de voir votre film, je n’avais pas vraiment bien compris la notion de traduction !’ Voilà ce que c’est qu’une rencontre !

Je savais que j’apprenais énormément d’Alain et Alain était en train de me dire qu’il avait appris énormément de moi. C’est ça que je suis en train de faire, avec ces gens-là [ses anciens étudiants]. Ils disent tous à quel point je leur ai appris ceci, je leur ai appris cela. Non seulement aujourd’hui, j’apprends énormément plus de ce qu’ils sont en train de produire. (…)

Apprendre de tout le monde

Mais cela remonte beaucoup plus loin. Ils m’apprenaient énormément de choses lorsqu’ils étaient simplement mes étudiants et que moi, qui étais leur maître, j’étais censé être le sujet supposé savoir. Cela veut dire – et je reviens à cette phrase que Pathé [Diagne] aime tant – : ‘On peut apprendre Dieu sait quoi chez Dieu sait qui’.

Si vous avez le bonheur d’être enseignant – et là, je m’adresse aux étudiants -, c’est que vous aurez choisi de continuer à vivre votre vie d’étudiant. La raison pour laquelle on choisit d’être un enseignant, c’est qu’on est un homme ou une femme de l’étude, que l’on aime ça, le statut d’étudiant, et qu’on continuera toute sa vie à être un étudiant. Et si vous avez le bonheur d’avoir les meilleurs étudiants qui soient – et j’ai eu le bonheur d’avoir les meilleurs étudiants qui soient, je vous prends à témoin de ce que vous avez vu -, non seulement, ils tireront le maximum de ce que vous leur donnez, mais en plus, ils vous donneront crédit pour ça.

C’est leur talent, leur intelligence et leur humanité qui font qu’ils ont fait de ce que vous leur avez donné ce qu’ils en ont fait. Ils auraient réussi de toute façon, même sans vous. Mais une fois qu’ils ont réussi, ils font comme si c’était grâce à vous. De cela, je leur suis infiniment redevable. Et de cela, je ne peux que dire un grand merci, à eux et à vous.

Merci. »

Propos transcrits par C.S.

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