Pour Aminata Sophie Dièye – « Mais souvent on meurt sans s’être revus »

(Pour Aminata Sophie Dièye. Ce texte a été écrit le 18 février 2016 et publié par quelques médias dont le site Ouestaf.)

DAKAR – J’ai ouvert un journal ce matin et j’ai pleuré.

Une du journal sénégalais L'Observateur du 18 février 2016. (Photo : Coumba Sylla)
Une du journal sénégalais L’Observateur du 18 février 2016. (Photo : Coumba Sylla)

Parce qu’avec elle, j’en ai vécu, des choses, depuis nos années Walfadjri. Des choses inattendues, improvisées, surprenantes…

Marcher seules dans Dakar, de nuit, dans une ville aux rues mal (voire pas) éclairées aux heures où elles sont à la merci des alors très craints « agresseurs ». Prendre la chaloupe pour Gorée, le temps juste d’aller tremper les pieds dans la mer côté plage et de re-sauter dans le bateau, parce qu’en fait, c’est la dernière rotation. Ou aller s’attabler dans un café chic devant une grande coupe de glace, régler la note, laisser un généreux pourboire pour ensuite faire le trajet jusqu’à la maison à pied, parce que n’ayant plus rien en poche pour prendre le car. C’étaient « La Grande Voilée », née gracieuse, taillée comme un mannequin, et « La Petite en Jeans ». C’étaient nous. Il paraît que pour certains, nous n’étions « peut-être pas normales » – il est vrai que nous n’étions dans aucune norme…

(Photo : Coumba Sylla)
(Photo : Coumba Sylla)
(Photo : Coumba Sylla)
(Photo : Coumba Sylla)

J’ai pleuré parce que je ne lui ai jamais vraiment dit combien j’ai apprécié sa sollicitude, de m’avoir, depuis son exil parisien, fait porter jusqu’à Dakar par son ami Edouard Baer un exemplaire de son roman « La nuit est tombée sur Dakar » (Editions Grasset, 2004) signé sous le nom d’Aminata Zaaria.

(Photo : Coumba Sylla)
(Photo : Coumba Sylla)

« Sama doom [mon enfant], ceci est un conte que ta mère a préféré écrire au lieu de te le raconter… Que la veillée commence alors… comme jadis… – Le 23-01-2014 »

J’ai pleuré parce que j’ai réalisé que je ne lui ai jamais vraiment dit combien j’aime sa plume, combien je l’aime, en tant que personne.

Je ne lui ai jamais dit que là où je passe la plus grande partie de mes journées, les numéros de L’Observateur s’accumulent depuis 2013, attendant le temps de pouvoir compiler les chroniques de Ndèye Takhawalou qui, les samedis, égayent ou donnent à réfléchir à tant d’amoureux de sa plume.

Je ne lui ai jamais dit que ses mots d’hommage à son amie et complice Khady Sylla, cinéaste décédée en 2013, m’ont hantée pendant longtemps.

« On se parlait du regard et un coup d’oeil suffisait pour déclencher l’hilarité devant une scène cocasse. Si j’ai pleuré le jour de sa mort, c’est parce que je ne pourrai plus jamais rire de cette façon-là. Désormais, il me faut apprendre à apprivoiser la solitude », a-t-elle écrit.

Quand j’ai ouvert ce journal, ce matin, la nuit m’est tombée dessus.

Dans le journal sénégalais L'Observateur du 18 février 2016. (Photo : Coumba Sylla)
Dans le journal sénégalais L’Observateur du 18 février 2016. (Photo : Coumba Sylla)

Il me faut apprendre maintenant à parler au passé de ma « Grande Voilée », de « ma mère » (elle est l’homonyme de ma mère), de « Madame Mad, « la dame de Lu » [elle est la veuve de Lucio Mad, un des pseudonymes de l’écrivain et artiste français Eric Madelin décédé en 2005]. D’Aminata Zaaria.

« C’est pourtant comme ça dans la vie : on est les meilleurs amis du monde, les circonstances viennent nous séparer, absolument comme la tempête disperse les épaves. Quelquefois les hasards vous remettent en présence, mais souvent on meurt sans s’être revus. Mais voilà que je me mets à dire des choses tristes et à parler de mort ! Allons, secouons notre mélancolie et tâchons d’être plus joyeux ! »

(Alphonse Allais, « Chroniques du bon sens » dans « A l’oeil »)

Photo de couverture pour les éditions Grasset par L. Fournol. (Photo : Coumba Sylla)
Photo de couverture pour les éditions Grasset par L. Fournol. (Photo : Coumba Sylla)

Alors, au revoir Aminata Sophie Dièye. Et bonnes retrouvailles avec ceux qui t’ont précédée là-bas et qui, depuis leur départ, te manquaient tant.

Coumba Sylla

Le 18 février 2016

*****

A toutes fins utiles…

√ Une des chroniques d’Aminata Sophie Dièye accessible en ligne : « La chercheuse de regards attendris… », par Ndèye Takhawalou, L’Observateur via DakarFlash.com, 19 septembre 2015.

« Si j’étais un mot, je serai +étrange+. Je suis libre d’aller partout et je n’ai de place nulle part. Partout où je vais, je détonne, c’est comme si c’était écrit sur mon front : étrange L’expression consacrée qui me sied le mieux est : +Un cheveu dans la soupe+.

Si j’étais une figure de style, ce serait l’oxymore, car en moi, les contradictions se  retrouvent. Souvent, je me fais peur, mais je m’affronte sans cesse. Je suis celle que je connais la moins et je dois cohabiter avec ce moi qui m’échappe. J’ai l’impression d’usurper l’identité d’une femme qui n’a jamais existé et que je n’ai jamais connue. Je m’apprivoise, tout le temps, sans jamais réussir à faire confiance en l’étrangère en moi.  Elle me surprend avec chacune de ses émotions et il faut que je fasse le vide en moi en les écrivant. Lorsque c’est trop, je redeviens une petite fille secouée de tics nerveux dans un désert affectif sans issue. »

¤¤¤

√ Un des plus beaux papiers qui lui ont été consacrés : « Aminata Sophie Dièye : vie et mort d’une femme de lettres exceptionnelle », par Sabine Cessou, RFI, 26 février 2016.

« A 21 ans, cette +longue liane à la voix fluette+, comme la décrit un proche, fille non légitime d’un inspecteur des impôts qui +parcourait le pays en faisant des enfants+, disait-elle à ses intimes, avait quitté la maison maternelle de Thiès pour prendre une petite chambre sur l’île de Ngor. A l’époque, elle se nourrissait de biscuits mais souriait à la vie, heureuse de gagner 50 francs CFA par ligne écrite pour Sud Quotidien. Toujours en quête d’elle-même, cet esprit libre savait déjà comment s’y prendre avec sa société, si prompte à formater les femmes pour en faire des épouses et des mères. Questions et jugements glissaient sur elle comme de l’eau sur un poisson magnifique, rieur et impossible à saisir. »

C.S.

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